Eric Walter

Blanc

J'ai toujours mis un point d'honneur à voter. La mémoire de celles et ceux qui sont morts et se sont battus pour obtenir ce droit était si présente que ne pas en faire usage m'avait toujours semblé une insulte à leur courage et à leurs convictions. Voter ce n'est pas grand chose, une voix parmi tant d'autres, mais pour ceux qui ne le pouvaient pas un temps c'était le combat de leur vie, l'espoir d'un monde meilleur, plus juste. Au nom de cet espoir, me rendre à l'isoloir a longtemps été une sorte de cérémonie rituelle à laquelle je m'interdisais de déroger.

La proximité des élections municipales et européennes remet sur le devant de la scène le classique exercice des promesses de programme déclamées avec ferveur par les candidat(e)s et leurs équipes jusqu'au militant de base convaincu de son combat.

C'est particulièrement criant dans les grandes métropoles. Avec un peu de chance c'est différent dans les petites communes où, je l'espère, les réalités doivent encore l'emporter sur les délires communicants. Est-ce d'ailleurs une des raisons pour lesquelles il semble que nous nous dirigions vers une carence de candidats dans certaines d'entre elles ? Aucune idée. Je sais juste que, s'il ne fallait pas impérativement y résider pour se présenter, c'est avec plaisir que je tenterai ma chance électorale dans l'une d'elles. On peut faire de grandes et belles choses dans des lieux qui ont encore un peu d'humanité. Je crois que ces communes en font partie.

Mais là n'est pas le sujet. Si ce billet se titre "blanc" c'est parce que l'alternative électorale à laquelle je me sens confronté aujourd'hui, à quelque niveau que ce soit, se résume très simplement : vote blanc ou chèque en blanc. Entre les deux, j'ai fait mon choix. Ce sera le vote blanc.

J'en ai assez des programmes truffés de promesses pharaoniques sans la moindre explication sérieuse et claire des ressources financières mobilisées pour les réaliser. Ce n'est que communication politique vide de sens. On prend l'électeur pour un imbécile. Il sait compter. C'est même son quotidien !

J'en ai assez des postures idéologiques simplistes qui, selon que l'on est "de droite" ou "de gauche", on enfile les perles des lieux communs supposés mobilisateurs tout en sachant que, de toutes façons, ces grandes déclarations ne seront jamais respectées. Il suffit de voir les faits pour comprendre combien cet étiquetage politique stérile n'est qu'emballage. Ouvrez le paquet, le contenu est le même. Les mots droite et gauche n'ont plus de sens pour moi. Je ne connais que l'humanisme, le progrès ou le conservatisme que je considère comme un cancer des sociétés.

J'en ai assez des politiques qui éructent dans les médias voire au Parlement pour grapiller quelques secondes de visibilité et n'hésitent pas, pour ce faire, à franchir toutes les limites de l'acceptable en termes de débat public, d'intelligence des électeurs et de sincérité des propos. Pour ne même pas parler des menaces de procès incessantes, exercice dans lequel certains excellent. On n'est pas au cirque. On est en République.

J'en ai assez des oppositions systématiques qui sont une insulte à l'intelligence. N'importe quel gouvernement tente d'engager des projets qui peuvent faire consensus partiel. C'était le cas du précédent, c'est le cas de l'actuel. Mais non. On s'oppose pour s'opposer parce qu'on est dans l'opposition. Je ne veux plus de ça. L'obstruction parlementaire c'est la déchéance du métier de parlementaire. Et peu peuvent vraiment donner des leçons aux autres ...

J'en ai assez de l'immobilisme qui gangrène ce pays où l'on passe plus de temps à conquérir, conserver, reconquérir le "pouvoir" au prix de multiples petits calculs sordides qu'à travailler pour l'intérêt général. Ceci expliquant cela assez probablement d'ailleurs … Où sont les réformes ? Où sont les changements ? Dans les statistiques peut-être, dans la vraie vie certainement pas. Je vis à Paris depuis mon enfance. Jamais je n'ai vu autant de SDF dans les rues, jamais je n'ai vu autant de pauvreté. Et ce n'est pas la question d'une seule mandature. Ce n'est d'ailleurs même pas la question de l'exercice du pouvoir de maire, ça va bien au delà.

J'en ai assez du rejet de l'autre qui sature le débat public depuis des années, selon qu'il est (au choix et sans exclusive), SDF, gay, lesbienne, bisexuel, drogué, arabe, noir, juif, blanc, divorcé, catholique, protestant, chômeur, rom, handicapé, que sais-je encore ! Et cette saturation j'en rends clairement responsable notre classe politique qui n'hésite pas, ce faisant, à piétiner ce que nous avons de plus beau en République, notre devise : liberté, égalité, fraternité.

J'en ai assez de ces politiques qui de modèle qu'ils devraient être se transforment par leur actes et leurs propos en repoussoirs, qui au lieu d'emmener la nation vers l'avenir l'ancrent désespérement dans le passé. Ces gens ne me représentent pas. Ils n'auront pas ma voix.

Je n'adhère pas plus aux faux-nez qui émergent de ci de là ces derniers temps, invoquant la nouveauté tout en reprenant les vieilles formules, les vieux démons. J'en ai assez des mensonges. Je ne veux pas de promesses, je demande des actes. La France va mal. Elle n'est plus fraternelle, elle est financièrement exsangue, elle se tarit à l'heure où les multiples enjeux du nouveau siècle devraient la voir en pointe, dynamique, pleine d'espoir et riche de ses forces.

Alors j'irai à l'isoloir et je voterai blanc. Même avant l'entrée en vigueur de la réforme. Parce que je veux conserver mon rituel. Il traduit l'espoir que je conserve pour qu'une nouvelle façon de faire de la politique naisse enfin dans ce pays. Parce que tout n'est pas si noir que ce que j'énumère ci-dessus, et que je sais que certaines et certains, élus ou non, poussent dans le sens contraire. Et si je peux me battre à leurs côtés, je le ferai. Et je voterai peut-être un jour de nouveau. Mais je ne ferai plus jamais de chèque en blanc.

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