Eric Walter

Internet au Parlement - Mise à jour #2

Samedi 28 septembre 2013 j'ai publié sur Rue89 la tribune "Le Parlement doit devenir le lieu central pour « gouverner avec Internet »", suivie d'une première mise à jour sur ce site. Ce billet est la deuxième mise à jour, où je tente de synthétiser et de comprendre les critiques qui ont été émises par certains sur cette proposition de faire entrer Internet au Parlement par la voie d'une commission dédiée.

L'essentiel du "désaccord" est assez bien résumé par ce tweet :

Sous réserve de ma bonne compréhension de l'idée de ceux qui ont échangé avec moi, et me détromperont le cas échéant, il s'agit là non pas de considérer internet comme un outil, un territoire, ou que sais-je encore, mais presque comme un nouveau "sens" physiologique, à la fois un et multiple, qui s'imposerait peu à peu à l'humanité et toute son organisation sociale dont il entraînera, de facto et de façon irréversible, la transformation. On pense intuitivement à la Gaïa d'Isaac Asimov.

C'est assez audacieux ! Dès lors, en inversant ma proposition initiale, l'un de mes interlocuteurs avance cette définition : "le Parlement, c'est le lieu du parler, où l'on a décidé de se réunir. Exactement comme Internet."

Le pari de la résilience

Fondamentale, cette différence d'approche induit deux stratégies contradictoires :

  • celle que j'ai privilégiée, qui consiste à tenter d'améliorer l'organisation institutionnelle au nouveau contexte qui résulte d'Internet, ses détracteurs pourront en dire qu'il s'agit d'un "cataplasme sur une jambe de bois" ;
  • celle invoquée par mes interlocuteurs, qui considèrent que l'actuelle organisation institutionnelle sera mise "hors jeu" petit à petit sous la pression croissante d'un nombre de plus en grand d'individus qui construisent, chacun à leur niveau, le futur envisagé. Bottom-up tout simplement.
La contradiction est claire : toute tentative d'amélioration n'aurait d'autre effet que de retarder la disparition du système, elle est en celà a minima inutile, a maxima dangereuse.


Il est, d'ailleurs, intéressant de noter que la même logique préside aux débats sur le droit d'auteur à l'heure d'internet. S'opposent, d'une certaine façon, les partisans de son maintien et de son évolution, aux partisans de sa complète remise à plat, fondée sur l'invocation de sa finalité d'origine, aujourd'hui dévoyée.

En réalité, en réponse aux différents problèmes que j'ai cherché à résoudre avec ma proposition initiale, mes interlocuteurs font, eux, le pari de la résilience d'internet. Ils ont peut être raison.

Une particularité propre à ce qui ressemble fort à un "courant de pensée" est qu'il est en général, autant que je puisse en juger, porté par ceux qui ont une profonde expérience d'internet, autrement dit qui l'ont vu naître, évoluer, et - de toute évidence - ont la conviction que ce qu'on en voit aujourd'hui (réseaux sociaux, hyper concentration de la recherche, etc.) ne sont que des avatars de ce qu'il sera demain. Et, si ma lecture est juste, je partage leur conviction et suis donc naturellement tenté par leur faire crédit de leurs conclusions. 

Code is law

Tout cela pourrait paraître un doux rêve d'illuminés perfusés à l'internet. Il n'en est rien, loin de là. Pour s'en convaincre il suffit de se remémorer l'article fondateur de Lawrence Lessig "code is law" dont on trouve, grâce au projet Framalang, une excellente traduction française

L'article pose une vérité qu'on a souvent tendance à oublier ou mésestimer : "La question n’est donc pas de savoir qui décidera de la manière dont le cyberespace est régulé : ce seront les codeurs. La seule question est de savoir si nous aurons collectivement un rôle dans leur choix - et donc dans la manière dont ces valeurs sont garanties - ou si nous laisserons aux codeurs le soin de choisir nos valeurs à notre place".

En contestant l'idée d'une commission permanente internet au Parlement, et en plaidant implicitement pour une démocratie "bottom-up", mes contradicteurs répondent clairement à cette question : oui, nous devons avoir collectivement un rôle dans les choix des codeurs. Là est le parlement-internet.

L'expérience nous montre que ce n'est pas de la science-fiction : combien de tentatives de "codes malveillants" voire intrusifs, notamment en termes de données personnelles, ont échoué sous la pression de la dénonciation des internautes ? Bottom-up toujours. Pour ne même pas aborder les questions de Wikileaks ou, plus récemment, d'Edward Snowden.

De là à imaginer que la fabrique de la Loi (qui était mon point de départ) puisse se faire de la même façon il n'y a - en effet - qu'un pas. Tout simplement parce que la nature même du "besoin de Loi" est en train de changer, en témoigne cette fameuse accumulation de textes relatifs à internet à laquelle je faisais référence.

On se prend à rêver d'un monde où il n'y a d'autre régulation que celle du code qui circule par l'individu qui l'utilise. D'où, d'ailleurs, l'importance essentielle d'apprendre le code aux enfants et ce dès que possible. Quelque chose que nous faisions avant en France, qui a disparu mais semble revenir. Il était temps. Parce que c'est la connaissance qui rend libre, et que, comme le dit l'un de mes contradicteurs, "internet est un accélérateur de diffusion".

Je me souviens d'une édition d'Autrans autour de 2006 ou un groupe de gamins canadiens d'environ 8/9 ans était venu montrer comment ils savaient, déjà, coder leur moteur de blog. A cette époque, en France, on faisait des "plans" pour expliquer aux enfants du même âge comment utiliser Word, Excel, Internet Explorer ... Le jour et la nuit. Le code et le web.

Si je reste perplexe face à cette "perspective d'internet" que j'ai comprise au travers des interventions de mes contradicteurs, je les remercie d'avoir pris le temps de les faire, parce qu'elles m'ont permis de remonter un peu plus loin dans ma propre connaissance et ma propre mémoire d'internet, et d'élargir le périmètre de ma réflexion sur le sujet.

Pour aller plus loin :

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